Refus de soins, décisions en fin de vie, tensions avec les proches… Les professionnels de santé sont régulièrement confrontés à des situations où la seule expertise technique ne suffit pas. Dans ces moments d’incertitude, la démarche éthique devient un véritable appui pour analyser les situations complexes et prendre des décisions justes et argumentées. Les explications de Valérie Gisberti, formatrice spécialisée en management et communication.

Le quotidien des professionnels de santé s’inscrit dans un cadre très structuré : code de la santé publique, recommandations de bonnes pratiques, protocoles ou référentiels métiers. Ces repères indispensables sécurisent les actes, protègent les patients, les professionnels et garantissent la qualité des soins. Pourtant, la réalité clinique dépasse parfois les cadres établis.
Les soignants sont régulièrement confrontés à des situations complexes : refus de soins, décisions en fin de vie, tensions avec les proches, arbitrages liés aux ressources disponibles. Ces situations ne relèvent pas seulement de l’expertise technique. Elles mettent en jeu des valeurs et exposent les professionnels à l’incertitude, à l’inconfort et parfois à la culpabilité.
C’est précisément dans ces situations que la démarche éthique devient une aide précieuse à la décision.
Loi, morale, éthique : des repères complémentaires
Trois niveaux de repères guident l’action des professionnels de santé.

La loi fixe des droits et des obligations : consentement libre et éclairé, secret professionnel, non-discrimination, protection des personnes vulnérables, respect de la dignité. Elle constitue un socle indispensable.
La morale renvoie aux convictions personnelles et aux valeurs portées par les équipes : humanité, engagement dans le soin.
L’éthique, quant à elle, intervient lorsque ces repères ne suffisent plus à trancher une situation singulière.
Une décision peut être juridiquement conforme tout en laissant un malaise persistant. À l’inverse, une intention protectrice peut restreindre l’autonomie d’un patient.
La démarche éthique ne remplace ni la règle ni la compétence clinique. Elle permet de rechercher la décision la plus juste possible, en tenant compte du cadre légal, des valeurs professionnelles et de la singularité de chaque situation.
L’éthique confronte donc les soignants à leur propre décision et à leur propre manière d’envisager la situation.
Comment identifier un dilemme éthique ?
Un dilemme éthique se reconnaît souvent à un inconfort : hésitation durable, désaccords au sein de l’équipe, sentiment qu’aucune option n’est pleinement satisfaisante.
Quelques exemples de situations fréquentes :
- un patient lucide refuse de respecter un traitement vital
- les proches d’un patient décident de lui cacher un événement familial douloureux
- un patient souhaite quitter l’hôpital contre l’avis médical
- le maintien d’un traitement lourd chez un patient très âgé polypathologique
- l’utilisation d’une contention ou d’une mesure restrictive
- la priorisation des soins lorsque les ressources sont limitées
Ces situations illustrent ce que l’on appelle un dilemme éthique en santé. Il s’agit d’un moment où plusieurs valeurs ou principes fondamentaux entrent en tension.
Nommer la dimension éthique d’une situation permet d’ouvrir un espace de réflexion collective, plutôt que de rester dans une opposition technique ou émotionnelle. L’objectif n’est pas de décider pour une personne en particulier, mais de réfléchir aux repères éthiques qui pourraient guider les professionnels lorsqu’ils sont confrontés à ce type de situation.
Les étapes d’une démarche éthique structurée
Pour analyser une situation complexe, les professionnels de santé peuvent suivre une démarche structurée. Voici les six étapes à suivre.
- Formuler la question éthique : une question qui met en tension deux principes éthiques et qui ne peut être résolue par un simple « oui » ou « non ».
- Décrire précisément la situation : faits cliniques, contexte, volontés du patient, contraintes organisationnelles.
- Identifier les repères en jeu : textes applicables, valeurs professionnelles, principes éthiques fondamentaux, points de vue des parties prenantes.
- Analyser les conséquences possibles : impacts pour le patient, l’entourage, l’équipe de soignants et l’organisation, à court et à long termes.
- Argumenter une ou plusieurs recommandations proportionnées : rechercher les options les plus cohérentes au regard des éléments analysés et pouvoir expliciter les raisons de son choix.
- Communiquer et assurer le suivi : partager les recommandations auprès de tous les professionnels et suivre leur mise en place.
Cette démarche permet de prendre des décisions éclairées, traçables et partagées au sein des équipes. Elle renforce la responsabilité individuelle et collective.
Pourquoi intégrer la réflexion éthique dans les pratiques de soin ?
La réflexion éthique apporte plusieurs bénéfices concrets aux équipes de santé :
- améliorer la coopération interprofessionnelle en donnant un cadre commun d’analyse
- aider à prévenir ou apaiser les tensions dans les équipes
- soutenir les professionnels confrontés à des situations émotionnellement éprouvantes
- favoriser le dialogue et renforcer la confiance avec les patients et leurs proches
Lorsque les décisions sont expliquées et argumentées, elles sont généralement mieux comprises, même quand elles restent difficiles à accepter.
Parole d’expert – Valérie Gisberti
« J’ai déjà eu des discussions à ce sujet avec des cadres de santé. L’utilisation d’une démarche éthique structurée dans leur établissement les aide à prendre du recul dans le cadre de leur pratique. Elle les mène à s’arrêter et à réfléchir de manière approfondie sur de nombreux dilemmes qu’ils rencontrent au quotidien. »
Dans un contexte de soins de plus en plus complexe, marqué par des contraintes organisationnelles et l’évolution rapide des technologies médicales, la capacité à mener une réflexion éthique constitue ainsi un levier essentiel de qualité et de sécurisation des pratiques.
L’éthique : une compétence professionnelle à développer
La démarche éthique ne relève pas uniquement de l’intuition ou de la bonne volonté. Elle s’acquiert et se développe grâce à la formation, à l’analyse de pratiques et au travail d’équipe. Elle concerne tous les professionnels et suppose :
- écoute des différents points de vue
- confrontation constructive des arguments
- capacité à expliciter les décisions prises
[Formation] La réflexion éthique dans les pratiques professionnelles
Face aux situations complexes rencontrées dans les établissements de santé, les professionnels ont besoin de repères et d’outils pour structurer leur réflexion et argumenter leurs décisions.
Les points clés :
- comprendre les grands principes de l’éthique en santé
- identifier et analyser les dilemmes éthiques
- utiliser une méthode structurée d’aide à la décision
- développer une réflexion collective au sein des équipes
Cette formation permet de renforcer la qualité des décisions et de sécuriser les pratiques de soin.
Exemples de travaux pratiques
• À partir d’une situation donnée, je leur demande de repérer l’inconfort et le dilemme éthique auxquels ils sont confrontés.
• À partir d’un dilemme éthique, je leur demande de formuler la question éthique correspondante.
• Le 2e jour de formation, nous traitons une question éthique.
• Dans certaines formations, le 2e jour, nous réfléchissons sur la manière de parler éthique dans l’établissement. Comment communiquer pour sensibiliser les équipes à la démarche éthique ?
Les participants en parlent :
« Utile dans notre métier, important de mettre un sens sur le mot éthique. »
« De nombreux exemples, situations concrètes de notre quotidien. »
« Je découvre que la démarche éthique concerne tout le monde même les non-soignants. »
« Finalement, l’éthique c’est quelque chose d’assez clair, pas si difficile à comprendre. »
Dans le secteur de la santé, décider revient toujours à agir sur la vie d’autrui. L’éthique ne fournit pas de réponses toutes faites. Elle propose une méthode pour penser l’action dans l’incertitude, donner du sens aux choix réalisés et agir avec justesse. Développer une démarche éthique dans les pratiques professionnelles permet ainsi de sécuriser les décisions, d’améliorer la qualité des soins et de soutenir les équipes soignantes. C’est en se construisant au quotidien, au plus près des situations cliniques, qu’elle devient une véritable boussole professionnelle.





